Trudi Montag grandit dans un petit village d'Allemagne, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Naine, elle apprend peu à peu à survivre à la violence du regard des autres. Mais en des temps troublés, le pire reste à venir… Ursula Hegi dresse le tableau lyrique et foisonnant d'une communauté ordinaire aux prises avec le mal. Bouleversant.
Vous avez quitté l'Allemagne pour les États-Unis à l'âge de 18 ans. Qu'est-ce qui vous a poussé à explorer l'histoire de votre pays d'origine à travers ce livre ?
La moitié de mes livres se passent en Amérique, mon pays d'adoption, l'autre moitié en Allemagne. Je suis née en 1946 et j'ai grandi en Allemagne. L'histoire de la Shoah n'était pas enseignée à l'école, on n'en parlait ni à la maison ni à l'église. Quand je suis arrivée aux États-Unis, je me suis rendu compte que les Américains de mon âge étaient beaucoup mieux renseignés que moi ! C'est là que j'ai commencé à apprendre vraiment ce qui s'était passé. Trudi la naine est parti de mon désir de comprendre comment cela avait débuté. Nous savons tous comment cela s'est terminé : par la mort de millions de victimes, juives, homosexuelles, tziganes. Mais je voulais remonter à l'origine, aux causes.
Le village imaginaire de Burgdorf, où vous situez votre histoire, apparaît dans trois de vos romans. Pourquoi avoir inventé ce lieu ?
Burgdorf est un composé de plusieurs petites villes où j'ai vécu ; j'avais besoin de la liberté d'un lieu imaginaire. J'ai même fait un plan, que j'ai toujours, où j'ai indiqué l'école, l'église, l'endroit où les vieux se retrouvent, le marché… Le premier roman avec Burgdorf pour cadre, Floating in my mother's palm (non traduit en français, ndlr), se termine à la fin des années 1950. Après avoir écrit ce livre, j'ai eu besoin d'en savoir davantage sur la période précédente.
Comment vous êtes-vous documentée ?
J'ai lu beaucoup de livres pour pouvoir créer ce monde. Je suis toujours en quête d'authenticité. J'avais besoin de connaître chaque détail : l'odeur du trottoir au matin, les reflets de la rivière, l'intérieur des maisons. Pour le côté historique, il y avait une foule de documents disponibles. Le défi, dans ce cas, est toujours de faire en sorte que ce travail de recherche documentaire ne se voie pas. C'est un peu comme construire un grand bâtiment, il faut monter des échafaudages que l'on démantèle ensuite de façon à ce que cela ne soit pas trop laid.
Écrivez-vous uniquement en anglais ?
J'ai toujours écrit, depuis l'âge de 6 ans… J'ai commencé à écrire un premier roman alors que j'étais adolescente. Bien sûr, j'écrivais alors en allemand ! Je pense que le fait d'avoir accès à deux langues enrichit le travail de l'écrivain et je fais en sorte que les deux langues restent vivantes. J'écris en anglais mais j'ai toujours gardé un oeil sur les traductions allemandes. Mon allemand est celui d'une jeune fille de 18 ans, je dispose de plus de nuances en anglais. Par exemple, si je veux décrire quelque chose de bleu, j'aurai probablement le choix entre une soixantaine de mots en anglais, et seulement quatre en allemand.
Comment est née l'idée de faire d'une naine votre personnage principal ?
Il y avait une naine dans la ville où j'ai grandi, de l'âge de mes parents. Je n'étais pas autorisée à lui parler. C'était la commère du village, elle faisait circuler les rumeurs… Dans Floating in my mother's palm, j'en avais fait un personnage secondaire. Je me souviens d'avoir donné une interview à la radio où j'ai dit en avoir fini avec cette ville, ces gens. Mais en quittant le studio, je sentais le personnage de Trudi Montag cogner à l'intérieur de ma tête, pour réclamer sa propre histoire… Je suis rentrée chez moi en pensant coucher quelques phrases sur le papier comme je le fais quand j'ai une idée et je n'ai pas arrêté d'écrire pendant deux ans et trois mois… Trudi avait créé sa propre histoire et il y avait une véritable urgence à l'écrire. Bien sûr, le point de vue d'un nain me permettait de montrer ce que c'était que d'être vu comme l'Autre, un paria, sous le régime nazi… Trudi m'autorisait à montrer les choses que personne ne voulait voir. C'était un point de vue idéal pour parler de ces années.
Vous insistez sur le caractère destructeur du silence, historique ou individuel…
C'est le thème essentiel du livre. J'ai grandi avec le silence de l'après-guerre, parmi les traces de la guerre : des ruines, des enfants sans pères, des pères avec un bras ou une jambe en moins… Mais quand les adultes évoquaient les dommages de la guerre, c'était toujours en termes de destructions matérielles. J'ai publié un livre d'entretiens, Clearing the Silence (non traduit en français, ndlr), dans lequel j'ai interviewé des Allemands de ma génération vivant aux États-Unis. Ils avaient subi ce silence de la même façon que moi. Tout silence qui consiste à faire de la violence un secret est infiniment destructeur.
La fiction permet-elle de ne pas oublier ?
Je pense que nous ne devons pas oublier. Et cela me semble encore plus évident aujourd'hui. Vivre en Amérique à l'heure actuelle me permet de beaucoup mieux comprendre ce qui s'est passé en Allemagne au début des années 1930. Je ne dis évidemment pas que Bush est Hitler. Il y a quelque chose de très similaire en revanche. Après l'incendie du Reichstag, de peur que quelque chose de semblable ne se produise à nouveau, les gens ont consenti à laisser toujours plus de pouvoir à Hitler. Après le 11 septembre, les gens de ce pays ont abandonné de plus en plus de droits avant de comprendre que la peur avait été manipulée. Dans un cas comme dans l'autre, on leur a appris à avoir peur. Je ne parle en aucun cas de la guerre et de la Shoah : ce que je compare, c'est l'Allemagne du début des années 1930 et les États-Unis au début du xxie siècle.
Vous dites d'Hanna Malter, l'artiste peintre de Burgdorf, qu'elle parvient à extraire la beauté des ténèbres. Est-ce un personnage dans lequel vous vous reconnaissez ?
C'était le personnage central de Floating in my mother's palm. Elle est capable de voir au-delà des apparences pour trouver la beauté, au-delà d'une joliesse superficielle pour voir l'essence des choses. Elle prend des risques, et je crois aux risques que je prends quand j'écris. Il y a eu de nombreux moments, quand j'écrivais, où j'ai eu peur de ce que je découvrais. En tant qu'écrivain d'origine allemande, j'étais souvent horrifiée, et parce que j'étais horrifiée, je devais continuer. J'ai besoin pour écrire d'une tension forte entre moi et le matériau. Je vois cela comme un combat pour la beauté. Je réécris soixante ou cent fois mes textes. J'écris mes fictions comme j'écrirais de la poésie : chaque mot doit être là, aucun ne doit être superflu. Je pense aussi en terme de profondeur. J'ai besoin de devenir chaque personnage, j'écris de l'intérieur. J'imagine quelquefois l'écriture comme un marécage boueux où je plonge les mains. À un moment donné, mon poing se referme sur quelque chose, et je ramène la main vers la surface pour voir ce que je tiens.
Cela fait maintenant plus de dix ans que Trudi la naine a été publié aux États-Unis. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur ce livre ?
J'ai beaucoup de compassion pour tous mes personnages, mais Trudi est celui que j'aime le plus, celui qui continue d'habiter mon âme. Aujourd'hui, j'écris un autre roman situé à Burgdorf. Il s'agit d'une journée de 1934 vue à travers la perspective d'un instituteur très passionné, très inventif. Il commémore l'anniversaire de l'incendie du Reichstag auprès des enfants : je voulais montrer pourquoi cet instituteur merveilleux pouvait être séduit par la propagande nazie. C'est donc un sujet qui m'a occupée au long de quatre livres. Pour moi, ces quatre romans sont liés, même si je ne savais pas en écrivant chacun d'eux qu'il serait suivi par un autre. C'est une part de ma vie. Il s'agit de mon héritage, je ne peux pas simplement lui tourner le dos, je dois essayer de comprendre.