Nation cannibale marque le grand retour de l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane. Une tribulation d’un héros qui se réfugie loin de Paris à Port-au-Prince… Truculent.

A la page 261 du vivifiant et réjouissant Nation cannibale, un jeune auteur sénégalais demande au héros s’il n’a pas vu le dénommé Bofane. Une note de bas de page explique au lecteur qu’il s’agit là d’un « écrivain congolais, né à Mbandaka (RDC), sur la ligne de l’Equateur, le 24 octobre 1954, un dimanche à midi ». Le facétieux In Koli Jean Bofane qui s’amuse à pareil clin d’oeil, le revoici enfin sur le devant de la scène sept ans après La belle de Casa. Ses aficionados n’ont pas attendu en vain. Plein comme un œuf, son nouveau roman relate les tribulations d’un écrivain congolais saisi en pleine tourmente. Faust Losikiya, cinquante-et un an, râblé et le crâne rasé de près, a quitté la France et Paris en quatrième vitesse. Celui qui se figure « en libertaire, en anarchiste du sexe » tant il est selon lui animé par une « forme poussée d’hédonisme » qui jusqu’ici lui valait bon nombre de conquêtes, a désormais quelques soucis à se faire. Son comportement envers la gent féminine ne passe plus à notre époque. Son dernier esclandre au Sofitel de Strasbourg a été celle de trop et a sonné le glas. Le voici donc parti se réfugier à Port-au-Prince, en Haïti. L’île de Caraïbes où il projette d’écrire son plus grand roman et de le rendre enfin à son éditrice, laquelle commence sérieusement à s’impatienter malgré son immense talent. Faust Lsikiyia compte travailler sur le sort des esclaves de provenance du Royaume Kongo et sur la révolution qui aboutit, en 1804, à l’établissement d’Haïti comme première république noire indépendante. Sous la plume de In Koli Jean Bofane, on croisera aussi dans ce tourbillon littéraire le sculpteur Freddy Tsimba à la chevelure rasta, dont les œuvres sont faites du métal collecté sur les champs de bataille du Congo ; Siamène, la climatologue revenue sur sa terre natale après avoir vécu en Floride ; le journaliste Milcé, toujours prêt à lever des lièvres ; l’ex-adjudant Molili, plus que centenaire et plus réputé coupeur de pluie local. Sans parler des représentants de la fine fleur de la littérature contemporaine, de Makenzy Orcel à Alain Mabanckou en passant par Sami Tchak. Ou encore le président Jonas Monkaya Boyika de la République démocratique du Congo, ancien catcheur et pasteur cherchant par tous les moyens à restaurer le prestige lié à la fonction présidentielle. L’humour au vitriol de In Koli Jean Bofane est un régal de chaque instant. Le portrait qu’il peint de son héros, décrit comme un ogre par une psychanalyste de renom, tout autant. On aurait tort de ne pas l’accompagner sans tarder à Port-au-Prince malgré la Nuit noire qui, trois nuits durant, change la donne. Ne serais-ce que pour espérer y frôler la troublante Ezulie qui ne laissera personne de marbre. Et retrouver intacte la verve jamais démentie de l’auteur de Mathématiques congolaises et du Testament de Bismarck.

In Koli Jean Bofane, Nation cannibale, Denoël, 352 p., 22€