Alors que s’ouvre en mars le Salon du Dessin, Louis de Bayser, son président, marchand et expert en dessins anciens nous accueille dans son cabinet parisien, là où il perpétue l’idée du beau, intime et délicat.

            On ne sait plus où donner de la tête tant le patronyme De Bayser se rattache à la galaxie du dessin ancien sur la place de Paris. Mais alors qui est qui ? « Nous sommes 11 enfants ! » m’éclaire Louis, le 6e dans le rang. Il préside le Salon du Dessin qui rassemble 39 exposants ce mois-ci à Paris ainsi que FAB Paris (Fine Arts La Biennale), le grand rendez-vous des amateurs et collectionneurs de beaux-arts qui a pris la suite de la prestigieuse Biennale des Antiquaires sous la verrière du Grand Palais. On apprend d’ailleurs que ses dates ont été avancées à septembre au lieu du mois de novembre, devenu synonyme de fin de course et de météo rédhibitoire, après les intenses sollicitations des foires Art Basel Paris et Paris Photo qui monopolisent les esprits et les portes-monnaies. Du 20 au 24 septembre, FAB ouvrira donc les festivités de la rentrée artistique. Autant dire qu’avec cette double casquette, à la tête des deux salons parisiens les plus cotés dans le secteur des arts classiques, notre marchand et expert en dessins anciens sait parfaitement de quoi il parle.

Grand, mince, ajustant un sérieux décontracté dans un costume beige clair, il nous reçoit dans son cabinet au 69 rue Saint-Anne, adresse mythique pour tout ce qui a trait à l’expertise des œuvres des maîtres du passé. Dans cet hôtel particulier du 17e siècle, qui a logé les enfants du marquis de Louvois, les experts les plus réputés se partagent les étages : Éric Turquin au rez-de-chaussée, le clan De Bayser au 1er étage, le binôme Lacroix-Jeannest, spécialistes des sculptures un peu plus haut. Ici le bois du parquet craque et les tableaux et objets d’art attendent sagement qu’on leur en dise plus sur leur provenance. A l’entrée, des rangées de petits cadres jonchent le sol. « Ce sont 150 dessins que nous avons reçus pour les expertiser. Dans le lot, probablement une dizaine seront véritablement de qualité » nous explique-t-il, tandis qu’au mur, on remarque un magnifique profil d’homme à la chevelure bouclée et foisonnante de la main du peintre italien Le Parmesan ainsi que deux portraits d’enfants croqués par le grand peintre néerlandais Carle Van Loo. Ces derniers doivent être dispersés par la maison de vente Millon. Au moment du Salon du Dessin en effet, musées et salles d’enchères se mettent au diapason de la spécialité papier, en organisant des expositions et des ventes dédiées. Et beaucoup de ces trésors passent entre les mains des De Bayser, la référence dans ce secteur de niche depuis plus de 50 ans. « Il faut remonter à mon arrière-grand-père qui était trader dans le sucre à Lille et dont l’entreprise a fait faillite en 1933. Son fils s’est alors attelé à vendre la collection de dessins français du 18e siècle qu’il avait constituée. Il est monté à Paris et s’est lui-même pris au jeu au point de rester dans la capitale pour vendre à son tour des dessins. Mais il faut imaginer que cette spécialisation était une singularité à l’époque. » Il faut croire que la graine a parfaitement pris car Bruno, le père de Louis, n’hésite pas à embrasser aussi le métier. « Il a commencé dans les années 1960. Au début il était rue de Varenne puis s’est installé ici, rue Saint-Anne, en 1985. C’est le premier marchand à investir le quartier. Mais lorsqu’il s’installe sa mère lui dit qu’il est fou de prendre un local si grand, sans vitrine sur la rue ! ». Pas si fou pourtant. Bruno de Bayser impulse une nouvelle manière, plus discrète et confidentielle, de faire commerce des œuvres graphiques et devient expert auprès des maisons de vente. Il faut dire que son implantation coïncide avec une embellie inédite sur le marché pour le médium dessin, jusque-là le parent pauvre des beaux-arts et ne valant presque rien. « Au début des années 1980, le marché du dessin s’est développé à l’international et l’offre s’est intensifiée. C’est à cette époque par exemple qu’un dessin de Coypel se vend 1 million de francs à Drouot. Inimaginable ! ».

Au cœur de cette évolution, un événement changea la destinée des feuilles encrées et crayonnées. « La vente Chatsworth à Londres chez Christie’s, en 1984, a marqué un tournant. Il s’agissait d’une partie de la collection des Ducs du Devonshire, la plus belle au monde, avec des Léonard, Raphaël, Rubens, Rembrandt… Elle totalisa 28 millions de dollars dont 9 millions furent adjugés au Getty Museum. Une entrée en lice remarquée pour le musée américain qui cherchait alors à constituer un fonds de dessins anciens de qualité. Evidemment cela donna des idées à d’autres institutions » détaille notre expert en sortant sur la table le catalogue de cette vacation historique. Car le cabinet est aussi rempli de centaines d’ouvrages d’art dans lesquels il puise pour affiner ses expertises. Parmi les plus remarquables, une émouvante Déposition du Christde l’Italien Bronzino partie pour 1,8 million d’euros chez Piasa. « L’émotion qui se dégageait de l’attitude de ce Christ mort, le corps magnifiquement appesanti, était très forte » décrit-il en citant également une étude de tête d’homme à la pierre et à la sanguine, peut-être un autoportrait d’Andrea del Sarto, parti, lui, pour 4 millions d’euros. « Le haut de gamme atteint aujourd’hui des sommets » estime-t-il. D’autant plus que la France reste « un grenier sans égal ».

Au cabinet, les trouvailles se succèdent, dénichées par Louis et ses frères, mousquetaires de l’encre, du fusain, du crayon, du pastel, du lavis et du papier, rejoint depuis tout juste un mois par Rémi, le fils de Louis, âgé de 25 ans. La lignée, de père en fils semble assurée. Il bénéficiera lui aussi d’une formation empirique, attachée à la transmission familiale. Se forger l’œil, sur le vif, c’est la clef. Louis de Bayser nous en fait la démonstration en piochant au hasard un dessin dans la rangée en attente au sol. « Ça c’est une copie d’après Rubens, de la fin 17e siècle, la technique est flamande » détecte-t-il en un clin d’œil. Sur son stand, au Salon du Dessin, d’autres merveilles expertisées seront dévoilées. On a la chance d’en découvrir deux : une étude préparatoire pour le plafond du Palais Farnèse à Caprarola dessinée par Federico Zuccaro et une intrigante scène nocturne sur la route de Naples noircie par Gabriel-François Doyen, artiste français du 18e siècle qui avait fait le voyage en Italie. Mais le rêve de Louis de Bayser reste de trouver une aquarelle de Dürer, inconnue, qui aurait traversé les siècles. Une utopie d’expert en quelque sorte. « Parce qu’un dessin qui traverse le temps sans être jamais découvert a forcément quelque chose de spécial. On ne passe pas à travers les gouttes sans raisons. »

Salon du Dessin, 33e édition, du 26 au 31 mars, Palais Brongniart, salondudessin.com