Alors qu’elle s’apprête à remonter sur scène pour camper Rose dans la comédie musicale Gipsy à la Philharmonie de Paris, et qu’elle chantera son dernier récital à l’Opéra de Paris, Natalie Dessay nous livre sa vision de la musique, de la vie, et de ses près de quarante ans de carrière.

Pour nombre d’entre nous, Natalie Dessay demeure l’unique Olympia, l’indépassable Reine de la Nuit, la Zerbinette qui nous retient à Naxos. Pour nombre d’entre nous, Natalie Dessay demeure Natalie Dessay. La femme-oiseau, c’est ainsi que la cantatrice s’offre à ses admirateurs depuis plus de trente ans. Quand ce soprano léger s’est-elle posée sur la scène mondiale ? Certains diront lors de son apparition à l’Opéra de Paris, en sylphide blanche et clownesque, pour chanter les « Oiseaux dans la charmille » et devenir l’icône de ces Contes d’Hoffmann mis en scène par Roman Polanski en 1992. Pour d’autres, ce seront ses débuts au Met de New York, à vingt-sept ans, petite diva à l’accent français qui coupait le souffle au public américain. Puis l’adoration, les foules qui l’attendent à la sortie de l’opéra…Et bientôt la Reine de la nuit, son deuxième rôle fétiche, qu’elle jouera dans de multiples productions, se liant avec La Flûte enchantée un long moment. Mozart, Strauss, Debussy oui, et même La Traviata qu’elle s’octroie magnifiquement, aussi soprano léger soit-elle. La chanteuse a pu renverser une salle de Bastille ou du Met en quelques instants.  De sa voix bien sûr, mais aussi d’un jeu théâtral qu’elle a cultivé dès ses débuts : un sens de la préciosité, et d’un jeu burlesque qui ne perd jamais sa grâce. Qui l’a entendu dans le baroque d’Haendel connaît aussi la profondeur de l’émotion qu’elle convoque. Puis vint la lassitude. Natalie Dessay se fatigua d’être Natalie Dessay. Avant ses cinquante ans, elle avait quitté la scène lyrique. Elégance de la diva qui se retire et ne regrette rien. Très vite, le public la retrouvait seule en scène, à l’Olympia de Tours, en actrice à voix nue dans un monologue stupéfiant d’Howard Barker. Dessay était-elle devenue définitivement actrice de théâtre ? Mais là où nous croyions la saisir, diva devenue actrice, elle revenait chanteuse, dans un registre inédit, chez Michel Legrand et la comédie musicale Les Parapluies de Cherbourg. Elle ne quittait pas pour autant la sphère classique, et enregistrait en 2007 des Lieder de Schubert qui offrait au romantisme douloureux germanique, un éclat scintillant singulier. Aujourd’hui, elle attrape un sac à mains et enfile une robe d’avant-guerre pour devenir Rose, personnage de Broadway : mère ambitieuse cherchant à tout prix le succès pour ses deux filles, arpentant les scènes de toute l’Amérique pour leur offrir une chance.  Natalie Dessay joue de ses métamorphoses, et n’hésite pas à tenter les rôles les moins « Dessay » : car enfin, camper une mère autoritaire et désespérée pour la chanteuse du Rossignol et autres Mélisande ? « C’est mon inconscience légendaire » dira-t-elle d’un bref sourire, lors de notre entretien. Ce qui frappe avant tout à la rencontre de la cantatrice, c’est ce franc-parler, ce peu de goût du détour qui traverse ses phrases. Elle est ce qu’elle est, connaît ses ambitions, ses limites, ses désirs. Le travail est une religion pour elle, comme la musique. Et sans doute la famille : formant depuis trente ans un couple discret avec le baryton Laurent Naouri, elle chante aujourd’hui Gipsy avec sa fille, Neïma Naouri, jeune chanteuse de comédie musicale qui se fait un nom depuis quelque temps. Les deux seront mère et fille sur scène : Dessay jouera la chanteuse ratée poussant à tout prix la future Gipsy Rose Lee, actrice cultissime dans les années trente, strip-teaseuse burlesque qui racontait dans ses mémoires comme sa mère l’a ainsi menée au succès, de gré ou de force…Neïma joue la fille, passant du giron de sa mère omnipotente à la liberté de ses spectacles. Conte sur le succès et la filiation, comédie musicale endiablée, Gipsy fait partie de ces grandes partitions et pièces écrites par Jules Styne et Stephen Sondheim qui sont des machineries prodigieuses de rythme et de plaisir : la pure comédie musicale, dans la lignée de Singing in the rain, et de ces histoires de chanteurs et danseurs qui consacrent leur vie à leur art. La plus vieille histoire du monde, de l’Amérique, et de la famille Dessay-Naouri.

Alors qu’elle s’apprête à donner un récital classique d’adieu à l’Opéra Garnier, dans lequel elle chantera des chansons américaines réunies dans un disque récent, et qu’elle prépare déjà, pour juin, une autre comédie musicale, Sweeney Todd à l’Opéra du Rhin, Natalie Dessay me retrouve au Zimmer, place du Châtelet, pour un déjeuner léger et vivant. On y parle de Barbara Streisand et Maria Callas, « deux génies » tranche-t-elle, mais surtout de ce rapport viscéral à la musique qui s’avère si simplement, sa force de vie.

Rose, que vous incarnez dans Gypsy,est un personnage ambivalent : mère portée par l’ambition pour ses filles, à la fois admirable et destructrice…Comment êtes-vous venue à elle ?

C’est un personnage qui a été joué par des grands noms de Broadway comme Audra Mc Donald ou Patty LuPone, qui sont des superstars à New York. Et je connais un peu New York, je vais quand je peux à Broadway. J’aime la comédie musicale au cinéma depuis l’enfance, depuis le ciné-club du collège grâce auquel j’ai découvert les films de Vincente Minelli de cette époque-là. Aujourd’hui, c’est grâce à Laurent Pelly et à ma fille, qui est chanteuse de comédie musicale, que je suis revenue à ces premières amours. Même si pour moi c’est un exercice compliqué, j’ai appris à parler anglais tard, et même si je parle bien, je garde un accent, et je travaille énormément pour le corriger. D’autant plus qu’il faut que je travaille les accents particuliers : pour Gipsy, c’est l’accent américain, mais pour Sweeney Todd, c’est l’accent britannique…Et puis c’est un énorme boulot de technique vocale, il faut que j’oublie tout ce que j’ai appris pendant trente-cinq ans, pour apprendre une autre façon de chanter : chanter avec le micro, chanter plus grave, chanter avec la voix de poitrine portée plus haut, mixer différemment…

La suite de l’entretien est à découvrir dans le dernier numéro de Transfuge

Gypsy, de Jules Styne et Stephen Sondheim, direction musicale Gareth Valentine, mise en scène Laurent Pelly, Philharmonie de Paris, du 16 au 19 avril.

Récital à l’Opéra de Paris le 30 mars. D’après le disque Oiseaux de Passage, Natalie Dessay et Philippe Cassard, La Dolce Volta

Et sur France Musique :

Dimanche 23 mars, 12h
42e Rue en direct du Carreau du Temple à Paris : avec Natalie Dessay et la troupe de Gypsy.

Mardi 25 mars, journée avec trois émissions dont elle sera l’invitée
Musique Matin, par Jean-Baptiste Urbain (7h/9h)
Relax ! par Lionel Esparza (15h/16h30)
Au cœur du jazz par Nicolas Pommaret (19h/20h)

Samedi 19 avril, jour de ses 60 ans.
Portraits de famille par Philippe Cassard (14h/16h) : ‘portrait chinois’ à travers les interprètes, vivants ou disparus, qui l’inspirent, et des instrumentistes aussi.

Samedi à l’opéra par Judith Chaine (20h/23h) : les grandes scènes d’opéra de Natalie Dessay (issues de nos archives à l’Opéra de Paris, Lyon, etc.)