Superbe Grande Magie d’Eduardo de Filippo aux Abbesses qui, dans une mise en scène hallucinée, offre à Valérie Dashwood l’un de ses plus grands rôles.
Elle commence intouchable, elle finit défaite. Le personnage central de Calogero, élégante en villégiature dans un hôtel au bord de la mer, s’impose au départ comme une femme dure, possessive, dont la rationalité tient lieu de boussole. Sa trajectoire au fil de l’histoire racontée par Eduardo de Filippo est celle d’un basculement dans l’irréalité. La Grande Magie est donc la pièce d’une noyade, nul hasard que l’océan et sa musique l’ouvrent et la ponctuent. Nul hasard non plus qu’Emmanuel Demarcy-Mota a construit une mise en scène en clair-obscur, telle qu’il les conçoit avec une sophistication et un sens chorégraphique qui ne lassent pas de nous saisir. Car la paisible atmosphère de l’hôtel italien des années vingt qui ouvre la pièce n’est qu’une fausse promesse de naturalisme. Très vite, le trouble est semé lorsqu’est annoncée l’arrivée du magicien Otto Marvuglia : les histoires circulent, le magicien aurait transformé l’un en cerf, aurait lu dans les pensées de l’autre. Seul le mari de Calogero demeure mutique. Arrivent le magicien, joué par Serge Maggiani, et sa femme acariâtre ( parfaite et burlesque Sandra Faure), qui se présentent dans une dispute de couple très Dino Risi, et l’on se dit alors que, peut-être, la comédie suivra son cours. Mais Filippo sait avec habileté glisser d’un registre à l’autre, tout comme Serge Maggiani qui va offrir dans cette pièce un jeu à double visage frappant. Car le vieux magicien devient au cours du spectacle un homme au véritable pouvoir psychologique qui face à Calogero va déployer son art de manipulateur. Le soir même, alors que les clients de l’hôtel sont réunis, le mari de Calogero est invité à monter dans un sarcophage. En quelques tours, il disparaît. Et ne revient pas. Si nous, spectateurs, et les clients de l’hôtel, savons que le mari et sa maîtresse ont payé le magicien pour organiser ainsi leur fuite, Calogero, elle, ne comprend pas. Le magicien va lui tendre une petite boîte, et lui dire simplement que son mari s’y tient, et que, si elle y croit suffisamment, il reviendra. De cet instant, la pièce bascule dans une autre dimension. Conte de la folie ordinaire, cette Grande Magie qui a souvent été comparé à Six personnages en quête d’auteur que Demarcy-Mota et sa troupe ont monté et reprennent depuis plus de vingt ans avec le succès qu’on connaît, va, de tableau en tableau, céder la place à un univers trouble, d’ombres figées, de brusques apparitions, d’enfant écartelé dans une boîte magique, de conte noir de reine enfermée dans un palais avec son majordome. Le réalisme cède la place à l’obscurité d’un inconscient qui va nous happer, et nous livrer ses fantasmes. Et à suivre la manipulation collective qui se met en place autour de Calogero, on comprend l’intelligence du premier choix de cette mise en scène : inversant la proposition initiale qui voyait l’époux perdre sa femme, Demarcy-Mota offre à Valérie Dashwood un très grand rôle de femme mise à terre. Absolument seule face à un entourage qui se joue d’elle, la balançant d’un côté à l’autre comme une boule de billard, parce qu’elle est riche, et, sans doute, parce qu’elle est vulnérable, elle va nous offrir le spectacle de sa déchéance, et de sa lutte avec la folie.
L’actrice, que l’on connaît si bien dans des rôles sensuels ou majestueux, se donne ici dans une ambivalence et une fragilité inédites. Car elle offre aussi à ce personnage en perpétuel mouvement, une intemporalité : elle est tour à tour l’un des personnages féminins de Cassavetes, à la nervosité constitutive, mais peut aussi, à la fin, se donner en Phèdre choisissant sa déraison amoureuse contre la raison du monde. Car, nous murmure cette pièce, il y a une grandeur à lutter contre l’illusion, coûte que coûte.
La Grande Magie d’Eduardo de Filippo, mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota, Théâtre de la Ville, les Abbesses, jusqu’au 12 avril.